Synthèse, deuxième partie

Les Hommes (suite)


2:UNE ROMANISATION LIMITEE ?

Rappels historiques - La langue - La religion
Les conditions matérielles


*UN PEU D'HISTOIRE: LES CONSORANNI

Longtemps, dans la littérature, la création de la Provincia a immédiatement fait suite à la série de campagnes militaires romaines qui se sont déroulées dans le sud de la Gaule entre -125 et -121. Les Consoranni auraient fait partie de la Province dès cette époque.
C. EBEL, repris par C. GOUDINEAU, a montré que la Provincia n'aurait été fondée que dans la décennie qui s'étend de 80 à 70 avant notre ère par Pompée. Pour les zones reculées que constituent les Pyrénées centrales, nous n'avons pas de trace de présence romaine avant les années 70, quand ce même Pompée "regroupe" les Convenae à l'emplacement de la future Saint-Bertrand de Comminges (en 72 avant J.-C.). Ces derniers sont alors probablement inclus à la toute jeune "Province".
Nous savons que sous Auguste (vers l'an 0), les Convenae forment une cité de "Droit Latin" dans la province d'Aquitaine. Le silence est total au sujet des Consoranni.

Au Vème siècle, la Civitas Consorannorum est mentionnée dans la Notitia Galliarum comme l'une des neuf cités de la province de Novempopulanie. Cela impliquerait le passage des Consoranni au rang de cité entre l'époque d'Auguste et cette période. L'épigraphie peut peut-être apporter une précision: une inscription retrouvée à Saint-Lizier, et datée par LIZOP du IIème siècle, mentionne un duumvir (magistrat), ce qui "permet de penser que Saint-Lizier possédait alors les organes constitutifs de la Civitas romaine" à cette époque. Encore faut-il que ce duumvir soit bien de Saint-Lizier...

Le territoire des Consoranni
On estime généralement que le territoire de la cité des Consoranni romains correspond au Couserans tel qu'il se présente aujourd'hui ;  lors de notre prospection, nous n'avons pas trouvé de marques indiquant la limite entre le territoire de la Civitas Consoranorum et celui de ses voisins.
La limite méridionale ne fait pas grand doute ; il s'agit probablement de la chaîne qui marque la frontière entre la France et l'Espagne.
La limite orientale se confondrait avec les montagnes qui entourent Aulus et délimitent à l'est le bassin hydrographique du Salat ;  LIZOP estime, à tort, que ce massif perpendiculaire à la chaîne frontalière correspond au Kemmenon évoqué par Strabon. Ce terme désigne en fait le Massif Central (Cévennes).

*DIVERS ASPECTS DE LA ROMANISATION

-La langue
C'est un des signes les plus visibles de la romanisation ; dans le secteur que nous étudions, trois inscriptions seulement ont été retrouvées, à Argein, Arrien et Bordes dans le Castillonnais ;  si nous admettons qu'elles proviennent bien des environs immédiats, plusieurs remarques méritent d'être faites:
-le texte est gravé dans l'alphabet latin et c'est la grammaire latine qui est appliquée.
-l'onomastique montre que certains noms latins ont été adoptés par la population locale ; à Arrien, au Ier ou au IIème siècle, si Tottonis, Neureseni et Sendi ont visiblement des noms aquitains, leurs descendants portent incontestablement des noms latins (Fuscus, Lucilius, Lucilia); dans l'inscription d'Argein, Maxum(us?) appartient également à l'onomastique latine.

CAU-DURBAN et SACAZE ont vu l'adoption des noms latins comme un fait irréversible; en fait, nous ne disposons pas de recul suffisant pour parvenir à une telle conclusion ;  il pourrait s'agir uniquement d'une mode passagère. Ce qui semble irréversible, c'est plutôt l'adoption du latin par les élites. Il est en effet fort probable qu'une belle inscription comme celle d'Arrien ne peut être commandée que par un membre de l'élite locale: l'absence des tria nomina ferait penser non pas à des citoyens, mais plutôt à des pérégrins libres. A Argein, il est par contre impossible de préciser la condition de Maxum(us?): s'agit-il d'un esclave ou d'un homme libre?

La découverte de ces inscriptions seulement ne permet pas de dresser un état exact de la diffusion du latin dans les vallées du Haut-Couserans, et encore moins de voir son évolution. Nous ne savons absolument rien de l'immense majorité de la population ; sans doute sa latinisation fut-elle moins rapide que celle des élites soucieuses d'intégration ; sans doute, la langue indigène a-t-elle perduré pendant plusieurs siècles ;  il est toutefois probable que le contact avec les personnes vivant "à la romaine" a dû favoriser la diffusion du latin.

-La religion
Des rituels "à la romaine"?

Les découvertes d'une inscription funéraire, d'autels votifs et d'auges cinéraires en réemploi, lèvent un peu le voile sur les pratiques religieuses antiques dans le secteur ; elles sembleraient montrer le développement de rituels d'origine romaine jusqu'assez haut dans les vallées.

Par définition, l'autel votif est une offrande faite à une divinité dans l'espoir de l'obtention d'une faveur ou en remerciement ; cette pratique est typiquement romaine, au moins dans la forme: par son aspect, l'autel rappelle les autels du monde gréco-romain ;  il a une base, un corps, et un couronnement; quand l'autel n'est pas anépigraphe, le texte est souvent stéréotypé :la divinité honorée précède le dédicant et la formule v(otum) s(olvit) l(ibens) m(erito) termine généralement la dédicace. Ce genre d'offrande se retrouve très fréquemment dans la haute vallée de la Garonne, mais aussi dans la basse vallée du Salat en aval de Saint-Girons ; par contre, nous n'en connaissons que deux dans le bassin du Lez, à Bordes et Argein.

Assez fréquente dans les Pyrénées, l'inscription funéraire est, elle aussi, d'origine romaine; située à l'emplacement d'un tombeau, elle semble respecter également des règles strictes ;souvent, comme c'est le cas à Arrien, elle rappelle le nom de la personne qui a fait construire la tombe et les personnes dont elle signale la sépulture.

Enfin, l'auge cinéraire semble aussi empruntée à la culture romaine ; comme son nom l'indique, il s'agit du réceptacle qui recueille les cendres du défunt. Là encore, ce type de réemploi est très courant dans la haute vallée de la Garonne et la vallée de la Pique. Dans la région, l'auge, en marbre ou simple calcaire, est souvent décorée de motifs anthropomorphes et de cercles concentriques sculptés.

Il est pas impossible que le rituel religieux, dans ces vallées du Haut-Couserans ou ailleurs dans les Pyrénées d'Aquitaine, ait pu se manifester sous d'autres formes plus discrètes et typiquement indigènes. La question demeure sans réponse.

Le fonds religieux indigène subsiste
Malgré cette adhésion visible de certains autochtones aux formes du rituel romain, il apparaîtrait toutefois que pour le fond, le particularisme indigène se manifeste encore sous l'Empire au moins jusqu'au IIIème siècle à Argein, c'est une divinité indigène, Arsilunn, qui est honorée ; à Aulignac (Bordes), nous ne connaissons pas la divinité, mais il n'est pas impossible que nous ayons affaire ici aussi à un dieu indigène. Nous ne connaissions ni les caractéristiques de la divinité, ni le sanctuaire (privé, public?); l'existence de cultes des eaux au niveau de confluents remarquables (Vic, Audressein) n'est pas démontrée ; en Haut-Couserans, nous ne connaissons pas de culte à une divinité du Panthéon gréco-romain.
Dans l'ensemble de la Civitas Consorannorum, J. SACAZE ne signale que trois autels votifs dédiés à de telles divinités :à Saint-Lizier, Minerva et Fortuna Augusta; à Lescure, Jupiter Optimus Maximus. Il serait tentant d'établir un lien entre la proximité du chef-lieu, "romanisé", et l'existence de cultes à de telles divinités, comme c'est le cas à Saint-Bertrand de Comminges. Nous ne connaissons malheureusement pas assez d'autels en Couserans pour conclure ainsi. Comme en Comminges, il n'est pas possible de dire si la persistance de ces cultes indigènes correspond à une résistance face à la romanisation de la part des populations autochtones, ou bien à une politique délibérée de tolérance vis à vis des cultes indigènes.

-Les conditions matérielles
En fait, nos connaissances en ce domaine sont quasi nulles : les monnaies et les quelques tessons d'amphores retrouvés ne nous renseignent que très partiellement. Ils permettent seulement de constater qu'une partie de la culture matérielle romaine s'était diffusée jusque dans les vallées reculées du Haut-Couserans, et sans doute dès le premier siècle de notre ère. Nous ne savons pas qui les a apportés.

Aucun habitat antique n'a été repéré sur l'ensemble de la zone prospectée ; sans doute peut-on en partie mettre cette absence de vestiges sur le compte du matériau plus ou moins périssable utilisé (bois?), mais aussi bien sûr en raison d'une érosion de vingt siècles. De la villa d'Aubert, nous ne savons rien.

On a longtemps considéré que les toponymes aux suffixes en "-AC" ou "-AN" désignaient des habitats antiques ; suivant ces principes, M. CHEVALIER a dressé une carte de l'occupation gallo-romaine en Ariège ; sur les quatorze villages qu'il cite dans notre zone de prospection, un seul a révélé un vestige antique; il s'agit d'Aulignac où l'on a retrouvé un autel votif en 1881. Rien n'indique en fait qu'un habitat se trouvait à cet endroit dans l'Antiquité ; nous avons en outre vu plus haut la prudence qu'il fallait adopter vis à vis de la toponymie.

Comme L. GORON, M. CHEVALIER estime que "mises à part les larges vallées précocement colonisées du Castillonnais, il est vraisemblable que l'occupation du Haut-Couserans ait été limitée aux premiers siècles de notre ère à quelques îlots favorisés et isolés: bassin de Massat, de Soulan, d'Oust, etc."

Certes, la logique voudrait que ce soient les terrains les mieux exposés (soulanes, large fond de vallée...) qui aient été occupés le plus tôt, mais il paraît hasardeux de résoudre aussi rapidement le problème. En fait, seules les découvertes archéologiques pourraient apporter des réponses fiables ; par exemple, la présence de la pile romaine de Luzenac (Moulis) suppose l'existence d'une villa dans la basse vallée du Lez (à Aubert). Dans le secteur que nous étudions, seule l'inscription funéraire d'Arrien pourrait indiquer, sur la soulane bethmalaise (Villargein ?), l'existence d'un habitat appartenant à une famille libre assez romanisée, sans doute membre d'une élite locale. A Aulignac et Argein, il est impossible de dire si nous avons affaire à des sanctuaires publics ou privés (dans le cadre d'une éventuelle villa). A Rouze d'Ustou, sur la soulane qui domine le Salat, la découverte d'une pièce de Vespasien implique-t-elle l'existence d'un habitat? Il est impossible de le dire.

 


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